Liza2 a écrit :Tu ne serais pas un fondamentaliste du zen Sôtô par hasard ?
Non. D'abord parce que le fondamentalisme, c'est définitivement pas ma came : moi, j'aime débattre et me foutre sur la gueule, projets qui s'opposent ontologiquement au fondamentalisme. Ensuite et surtout parce qu'ainsi que je te le dis depuis une page, il n'y a pas de dogme, pas de doctrine, pas de valeur et peu de textes, dans le zen. Parce que c'est une praxis. C'est comme ... un sport. On peut en être passionné, on peut ne parler que de ça, on peut se dire que notre manière de le pratiquer est la meilleure ou s'accrocher à certaines de ses traditions, mais il est impossible d'être "fondamentaliste du skate-board" ou "fondamentaliste du Zen". Parce qu'ils n'ont pas de fondamentaux. Le Zen comme le skate-board, c'est une culture, une tradition, une histoire et une discipline.
Liza2 a écrit :Mais bon, on peut résumer l'affaire en disant que le zen est une tradition du bouddhisme comme l'islam sunnite est une tradition de l'Islam.
Pas tout-à-fait. Les parallèles possibles avec l'Islam sont très limités, du fait que ce n'est pas un dogme. De cette différence découle toutes les autres. Mais effectivement, le zen est une tradition comme le sunnisme (qui n'est malheureusement pas que ça), au sein d'un système plus large. Mais la comparaison s'arrête là. La preuve de la neutralité axiologique du zen, c'est qu'à la différence des autres formes de bouddhisme, il n'est jamais entré en concurrence avec les religions. Les japonais "oldschool" du Japon médiéval se sont mis au zen, les japonais qui tiraient plus du côté bouddhiste aussi, et les quelques japonais chrétiens aussi. Le Zen est une pratique traditionnelle japonaise. C'est pour ça que je dis que si tu ne respectes pas la tradition ou ne joues pas le jeu, tu sors du zen. Il n'y a aucun "fondamentalisme" là-dedans, je ne pense pas que ce soit mauvais, que ça fasse du tort au zen, ou que ça gêne l'accès l'état de conscience. Mais le zen est une pratique traditionnelle japonaise, et n'est que ça. Si tu altères la pratique, oublies les traditions et le fais à l'occidentale, ça ne peut pas être du zen. C'est pas un point de vue personnel, mais une nécessité logique. La seule chose que dit le zen, c'est comment marcher, comment respirer, comment s'asseoir, comment se tenir pour imiter les anciens. Si tu marches, respires, t'assieds et te tiens différement, et te fous d'imiter les anciens, tu sors de fait du zen. Tu ne peux pas dire "oui, mais je garde les valeurs ou l'esprit" : il n'y en a pas. Le zen fait partie de ce qu'on appelle les voies abruptes. C'est-à-dire que c'est un protocole non-spirituel qui te permet de ressentir autre chose. C'est juste la "recette qui a marché pour moi" de mecs morts il y a longtemps. Si tu ne fais pas exactement pareil, tu ne suis pas exactement leur "recette qui a marché pour moi" et tu ne fais donc pas du zen. Mais je suis sûr qu'on peut très bien accéder à la conscience autrement. Je voulais juste souligner que se demander ce que disait le zen "en oubliant le Japon ancien" revenait à se demander ce que défendait la cuisine traditionnelle bourgeoise auvergnate du point de vue d'un ingénieur télécom coréen de l'an 2328. C'est une contradiction dans les termes. Soit l'ingénieur télécom coréen suit les recettes et il fait de la cuisine bourgeoise auvergnate, soit il met quand même du cumin et du paprika dedans et ça cesse d'en être. Tout au plus pourra-t-on dire qu'il a été inspiré par la cuisine auvernate comme ton copain a été inspiré par le zen.
Liza2 a écrit :Autre dernière question pour la route : Quid de la compassion du bouddha (dans le bouddhisme) ?
Ca dépend des courants. Dans le Zen, qui n'a de bouddhiste que les symboles, elle n'existe pas. Parce que pour la 34ème fois, ce n'est pas un système de valeurs. Et que le Japon traditionnel (patrie non point contingente mais consubstantielle au Zen) n'était pas spécialement centré autour de l'idée de compassion. C'est même un sentiment assez absent de cette culture, quand il n'est pas honteux. Voilà pour le Zen, qui est le sujet de ce thread.
Après, dans les autres formes de bouddhisme, la compassion est beaucoup plus présente. A cet égard, le Zen constitue un cas à part. Je ramène cet écart à la téléologie des systèmes. Le bouddhisme permet d'accéder à une illumination de l'être, et à sa libération d'un cycle de morts/réincarnations. Dans le bouddhisme, nous sommes tous au purgatoire, si je peux me permettre cette comparaison osée. Et le bouddhisme nous enseigne comment rincer notre âme de ses fautes directes ou indirectes pour sortir de ce purgatoire par la grande porte. L'idée d'une vie par-delà la mort, d'une religion, permet donc de lancer celle de compassion. Parce que dans la vie dure de tous les jours, les conséquences néfastes que peuvent avoir la compassion sont infinies. Comme dans les autres écoles du bouddhisme il y a une vie après la mort, si un élève demande "Mais si j'essaie de sauver un mec de la noyade et que je tombe avec lui ?", on peut lui répondre "Tu mourras, mais tu auras fait preuve de compassion et cela soulagera ta prochaine existence et te rapprochera de la sortie". Dans le Zen sôtô, qui ne considère aucune vie après la mort (sans l'exclure), le but, c'est la conscience, ici et maintenant. Si le mec demande "Mais si j'essaie de sauver un mec de la noyade et que je tombe avec lui ?", le Maître Zen ne pourra que répondre "Bah on peut dire que tu te seras joliment fait baiser". Ce qui exclut les moteurs de la compassion comme l'abnégation: il faut pouvoir s'oublier un peu pour aimer l'autre. Et si on n'a qu'une vie et qu'on vit au Japon médiéval, où il est si facile de la perdre bêtement, l'égoïsme devient une force, et la compassion une faiblesse dangereuse. Il y aurait beaucoup à dire sur les différents types de compassion dans le bouddhisme, et les différentes formes de bouddhisme elles-mêmes. Mais ça nous entraînerait un peu loin pour un fil sur le Zen. Peut-être que j'en créerai un autre pour vous parler du bouddhisme après ce thread, si vous voulez. Mais enfin, pour résumer :
Compassion dans le bouddhisme : centrale
Compassion dans le Zen : osef, ça se mange pas en salade