L'athéisme au Maroc
Ce n'est pas un article récent (2012), mais il est très intéressant à lire:
http://www.telquel-online.com/En-couver ... nt-non/530
Imane E. Arouet, 24 ans, responsable éditoriale
“Je suis athée”
à24 ans, je fête les dix ans de mon apostasie. Dix ans que j’ai peu à peu sombré dans un déisme voltairien avant de basculer vers un athéisme convaincu, réfléchi, alimenté de lectures philosophiques et théologiques. Dix ans que je me heurte à un rejet de la part d’une partie de mes concitoyens. à mesure que mes doutes se formaient et que mes questionnements se formulaient, j’ai progressivement été victime d’un réel ostracisme. Je n’étais pas prise au sérieux, je ne pouvais qu’être une “paumée”, infréquentable de surcroît. Ma curiosité était qualifiée de “foi fragile”, de manipulation démoniaque. C’est l’ennui, dans un pays musulman : dès lors qu’elles touchent au religieux, l’honnêteté intellectuelle et la volonté sincère de ne pas passer pour ce qu’on n’est pas sont assimilées à une corruption démoniaque et à une décadence éhontée. à Casablanca, où l’hypocrisie sociale est à son comble, il est parfaitement convenu et socialement accepté d’être un “mauvais” musulman, au sens strict. Convenu de ne pas prier, de boire, tant d’actions qu’un “bon” musulman rechignerait à faire. Pourtant, quand il s’agit de poser quelques questions, les gens sont mal à l’aise ou ouvertement hostiles, injurieux, certains n’hésitant pas à rappeler que le meurtre d’un apostat est légitime aux yeux de Dieu. En particulier, une chronique pour le site d’actualités Slate.fr (Moi, Arabe, athée), m’a valu beaucoup de mails haineux et de menaces de mort. Je continue cependant d’assumer mon scepticisme religieux sur Internet, principalement parce que je reçois également des messages de soutien, de la part d’une minorité silencieuse qui me remercie de parler en son nom. Dans la vie de tous les jours, j’assume également pour des raisons pratiques : cette apostasie, à force d’être socialement combattue, est devenue une composante principale de ma personnalité. L’omettre reviendrait à mentir. Je pense avoir le droit de jouir d’un entourage qui m’accepte telle que je suis : ça ne pose donc pas de soucis à mon cercle d’amis dans sa configuration actuelle. Côté famille, c’est plus compliqué. Ma très pieuse mère voit d’un œil désespéré mon désintérêt pour la chose religieuse et ne cesse, avec une bienveillance relative, de me rappeler à l’ordre en espérant que je retrouve “le droit chemin” (Allah yehdik). Le reste de ma famille, croyante, a le bon goût bienvenu de ne pas (trop) opiner sur le sujet.
Nizar Bennamate, 26 ans, journaliste
“Je refuse l’idée d’être musulman de naissance”
Certes, nous héritons tous de la religion de nos parents. Mais arrive un moment où chacun doit s’interroger et user de son intelligence pour trancher, faire ses choix. Non, la liberté de conscience n’est pas l’affaire d’une minorité, elle doit être l’affaire de tout le monde. En commençant par les Marocains qui désirent pratiquer leur religion sans la tutelle de l’état fixant la Sunna et le rite malékite comme doctrines officielles, en passant par les salafistes qui puisent dans le wahhabisme, ceux qui souhaitent se convertir à une autre religion, ou encore ceux qui ne veulent appartenir à aucune. Tout le monde est concerné par cette liberté puisqu’elle concerne l’intimité de chacun. Dès que l’on retire aux citoyens la liberté de pratiquer leur religion comme ils l’entendent, ou de n’en pratiquer aucune, la brèche est ouverte à une série d’interprétations aussi diverses que contradictoires de ce que devrait être le fait religieux. La plupart des Marocains ne se reconnaissent ni dans les fatwas d’Al Qaradaoui, ni dans les envolées lyriques de Fizazi, et encore moins dans les décisions du Conseil des ouléma. Les Marocains veulent pratiquer la religion comme leur conscience le leur dicte, sans tutelle aucune. En un mot, avec une autonomie de jugement. Une chose qui m’a toujours marqué : alors que l’alcool est censé être interdit aux musulmans, la majorité de ceux qui le consomment sont musulmans ou réputés comme tels. Quelle relation me diriez-vous ? La reconnaissance de la liberté de conscience ferait que l’état n’interviendrait plus dans la sphère de la spiritualité individuelle (qui relève de la sphère privée). Et donc les lois à vocation publique ne prendront plus en considération l’appartenance religieuse. Sans quoi, elles deviendraient contradictoires avec ce même principe de liberté de conscience. Pour moi, la foi est par définition un choix qui ne doit jamais être fait sous la contrainte. Le fait de ne pas reconnaître cette évidence revient à renier la réalité de l’être humain.